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(…) Né le 28 octobre 1924 à Mouthiers sur Boëme en Charente, dans une famille très modeste, d’un père charpentier menuisier et d’une mère épicière, j’avais un frère aîné et une sœur plus jeune que moi. (…) Mon père ancien combattant de la guerre 14-18 nous a élevés dans l’amour de la patrie, dans la rigueur du civisme et dans le respect des autres, des institutions et du patrimoine national. Fin 1940, à 16 ans, je n’étais pas engagé politiquement. Par contre, catholique pratiquant, je servais la messe chaque matin depuis mon plus jeune âge avant de rejoindre la congrégation des Maristes, sitôt passé mon certificat d’études en 1935.
(…) En 1940, j’avais atteint le niveau de la première et préparais en cours particuliers du soir, l’examen du baccalauréat pour l’année suivante ; un peu plus tard, en 41, mon professeur de math, M. Fournier, me préparait au concours de Navale avec le projet de me faire entrer dans une école de Navigation Maritime si la première option ne se réalisait pas en raison de l’occupation. Ce fut le cas et j’intégrais l’Ecole de Navigation Maritime de la rue du Hâ à Bordeaux, aujourd’hui appelée Ecole d’Hydrographie, pour préparer les diplômes d’élève officier de Marine Marchande et de Lieutenant au long cours (théorie).
(…) Ma famille était installée à Mouthiers sur Boëme (16) alors que j’étais pensionnaire chez les Maristes à Cublac en Corrèze. Fin 1938, n’étant plus certain de ma vocation, j’abandonne le Juvénat des Maristes. Ma famille s’installe très peu de temps après à Angoulême, dans le quartier de Ma Campagne.
(…) Je ressentis la défaite comme une humiliation profonde blâmant en particulier tous ceux qui étaient en charge de la préparation de la guerre et des armées : politiques, états-majors, stratèges et responsables de l’armement, nos gouvernements de l’époque n’ayant pas perçu ni apprécié à temps et à sa réelle valeur, la montée du nazisme. Je n’avais pas d’opinions sur la Révolution Nationale -Sentiment de tristesse d’abord, en voyant le Héros de Verdun se plier devant l’ennemi et en faisant de plus en plus le jeu de ce dernier ; ensuite de rejet, lorsqu’il immobilisa les jeunes en les plaçant sous contrôle dans les chantiers de jeunesse et qu’il approuva ensuite toutes les décisions proposées par les Allemands.
(…) Et puis les lois Antisémites de Vichy, ont été dictées par les Allemands au gouvernement français mais il faut reconnaître que bon nombre de ses membres n’ont pas manqué d’en tirer profit ou d’assouvir leurs vengeances.
(…) C’est le 6 juin 1940, que j’ai entendu parler du Général de Gaulle, lorsque membre du gouvernement, il est venu à Bordeaux, appelé par Paul Reynaud pour accomplir une mission en Angleterre. Ce n’est qu’au lendemain de son appel à la BBC que je l’ai entendu s’exprimer sous les grésillements de radio Londres brouillée. J’ai senti que tout n’était pas perdu grâce à lui ! Je lui reconnaissais un grand courage, une farouche détermination et une passion sans égale pour la France !
(…) Ma vocation de marin, ayant succédé à celle de Mariste, m’a davantage fait ressentir toute l’horreur de ces drames, imputant aux Anglais et à Vichy la responsabilité des événements et des nombreux morts ; à Mers el Kébir, le 3 juillet 1940 et à Dakar le 7, lors de l’attaque du P.A. Hermès (Anglais) contre Le Richelieu. Tout s’est passé comme si la marine anglaise avait voulu affaiblir, au point de la détruire, la flotte française par crainte de la voir soumise au commandement allemand, tandis que, toujours à Dakar le 23 septembre1940, lors de la tentative de débarquement des fusiliers marins de la France Libre, la marine vichyste répondait aux ordres directs de son gouvernement, dictés par les Allemands. L’opération « Menace » fut abandonnée au bout de 48 heures pour ne pas alourdir les pertes.
(…) Avant mon engagement dans les FNFL, j’écoutais radio Londres chaque jour. On doit considérer mes tentatives de passer la frontière franco-espagnole comme des actes de résistance sur le sol français. On trouvera ci-dessous quelques explications :
« Résidant en zone Occupée dans la région d’Angoulême, j’avais, depuis juin 1940, fait le projet de m’engager dans les Forces Navales Françaises Libres dès l’âge de 18 ans à la fin de mes études à l’Ecole de Navigation Maritime de Bordeaux. Mon frère, Roger Bertranet, sous-officier d’aviation, avait aussi pour ambition de rejoindre son ancienne base à Meknès (Maroc).
Il nous fallait donc trouver une filière nous conduisant en toute sécurité à la frontière espagnole.
Début 1943 sur le conseil de l’abbé Lalande, supérieur de Saint-Joseph, je suis entré en contact avec Monsieur E. Escalier, receveur des postes à Angoulême qui me recommanda, de me rapprocher de son homologue dès notre arrivée à Saint-Jean-Pied-de-Port. Ce dernier serait préalablement prévenu par ses soins ; mais prévoyant des contrôles possibles dans le cours du voyage en train, il nous conseilla de descendre à Bayonne : là, un agent que nous pourrions facilement reconnaître par la description précise qu’il m’en avait faite, se chargerait de nous conduire à Saint-Jean-Pied-de-Port.
Pour justifier notre voyage à deux dans cette région sensible et en cas d’inquisition de la gendarmerie allemande, j’avais constitué un dossier médical me prescrivant un séjour dans la région de Cambo, avec les concours de :
- M. Pierre Fort, un voisin de notre quartier de Ma Campagne, tuberculeux en phase pré-terminale, qui en toute connaissance de notre objectif et heureux de nous aider, me confia une de ses radios pulmonaires qui ne laissait aucun doute sur une issue fatale.
- M. Armand Lehmann, un ami photographe qui effaça le nom du titulaire du cliché et le remplaça par le mien.
- M. le Docteur Jean Decressac d’Angoulême, notre médecin de famille qui, au vu de cette radio ainsi transformée prescrivit, sur ordonnance, un séjour réparateur à Cambo avec une obligation d’accompagnement, compte tenu de la « gravité de mon état » ; mon frère fut désigné comme accompagnateur.
Munis de ces précieuses pièces, nous faisons une première tentative, le 23 février 1943 : train d’Angoulême – Bayonne à 6 heures du matin ; pas de contrôle en cours de route, mais sur le quai d’arrivée, nous reconnaissons l’agent passeur marchant entre deux Feldgendarmes ; nous reprenons aussitôt un train en sens inverse et rentrons à Angoulême.
Nouveau contact avec M. E. Escalier qui prévient son correspondant à Saint-Jean-Pied-de-Port de notre retard. Puis nous repartons le 26, même heure : mais cette fois, vérification d’identité à Dax par les gendarmes autrichiens. Au terme de ce contrôle, nous retrouvions une trentaine de jeunes garçons, rassemblés dans un même wagon pour terminer avec eux le voyage jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port. Là, nous fument conduits à la Citadelle, base de la gendarmerie autrichienne.
Aussitôt, interrogations pour tous. Ceux qui n’étaient pas en cours d’interrogatoires étaient tenus, « face contre le mur » sous la menace de gardes armés… sauf moi ! Mon état ayant été signalé au médecin allemand, ce dernier m’examina avec une réticence marquée, étudia radio et ordonnance et prit la décision de nous éloigner au plus vite.
Nos papiers d’identité furent confisqués sauf le livret de famille que nos parents nous avaient confié pour justifier la qualité de « frère » de mon accompagnateur. Le commandant de la Citadelle, en nous autorisant à séjourner « librement » dans la région, nous menaça d’exercer des représailles à l’encontre de notre famille si nous tentions de traverser la frontière.
Ainsi libérés, mais abattus devant ce nouveau risque, craignant d’être ainsi surveillés en permanence, il nous était impossible de contacter le receveur local.
Par chance, en fin de soirée de ce 26 février, mon frère reconnut un de ses amis basques, également sous-officier d’aviation, Monsieur Pierrestéguy, qui était avec lui sur la base de Châteauroux au tout début de la guerre. Ce dernier exploitait une boucherie dans la localité. Nous rassurant aussitôt de l’exécution – improbable et impossible selon lui, qui avait connu des cas semblables – des menaces proférées par le commandant de la Citadelle, il nous confia immédiatement à Monsieur Muscarditz, boulanger et passeur, son ami qui, le lendemain à la première heure, nous transporta dans sa camionnette de livraison, dissimulés sous un chargement de pains, vers Arnéguy. Connaissant les heures de passage des patrouilles allemandes, il nous fit franchir la Petite Nive au bon endroit et au bon moment.
Peu après, nous étions arrêtés par les carabiniers espagnols, conduits d’abord au commissariat de Valcarlos, et ensuite, à la prison de Pampelune ».
(…) J’ai rejoint la France Libre le 27 février 1943. C’est en effet la date de mon entrée en Espagne qui a été prise en compte comme point de départ de mon engagement dans les Forces Navales Françaises Libres.
Mon internement à la prison de Pampelune, puis à Lecumberry et enfin à Sobron à duré plus de huit mois. Dans ce dernier camp, et après vote, je fus désigné comme responsable pour représenter le groupe des détenus auprès des autorités espagnoles, m’assurer du bon hébergement de mes camarades ainsi que de la qualité de la nourriture qui leur était distribuée, préparer les programmes d’activités et les faire exécuter et enfin, veiller au bon respect par tous, des règlements institués.
En fait, comme des prisonniers de droit commun et dans des conditions d’hygiène et d’alimentation plus que détestables.
On trouvera ci-dessous, entre autre, les interventions entreprises pour obtenir la libération de tous les prisonniers du camp de Sobron, le texte de la lettre que j’écrivais finalement à Monsieur l’Ambassadeur des Etats-Unis à Madrid puisque les précédentes, adressées à la Croix-Rouge, aux autorités espagnoles centrales, n’avaient pas abouti. L’original de cette lettre a été retrouvé dans les archives de l’ambassade des Etats-Unis à Madrid par le professeur Robert Belot, lorsqu’il préparait l’écriture de son livre « Paroles de résistants » édité par Berg International. (2001).
« A Sobron, la parcimonie des départs a suscité de nombreuses tentatives d’évasion, qui, elles-mêmes, ont provoqué un durcissement des conditions d’internement : cercle vicieux que produit inévitablement le faible débit des convois. C’est ce qui a incité, le 14 octobre 1943, le chef de groupe des internés français de Sobron, à écrire la lettre qui suit, à l’Ambassadeur des Etats-Unis à Madrid :
Excellence,
J’ai l’honneur de porter à votre connaissance les conditions actuelles dans lesquelles vit le groupe de Sobron, c’est à dire 108 Français et 12 apatrides. Depuis le départ pour l’Afrique du 22 septembre 1943 – départ qui fut composé de 387 Français – des évasions successives se sont produites et ont plongé le groupe dans une situation lamentable. Le rapport rédigé en Anglais et qui se trouve ci-joint, vous indiquera par quels moments affreux nous sommes passés. La Croix Rouge française a reçu depuis septembre un rapport identique et n’est intervenue en aucune façon dans l’amélioration de notre sort. A différentes reprises nous avons envoyé des appels poignants à la Croix-Rouge française tant à Madrid qu’à Bilbao, centre duquel nous dépendons directement. Toujours, ces appels sont restés sans réponse et je me permets de croire que l’administration française nous a complètement oubliés.
Aussi, c’est dans un grand élan de confiance que je m’adresse à votre Excellence, afin que vous preniez notre protection et que vous interveniez directement dans les affaires relatives au groupe de Sobron. Depuis que ce rapport a été établi, les conditions de vie n’ont guère changé, si ce n’est le retour en chambres et une liberté arrêtée à vingt mètres du balnéario par des fils barbelés, ce qui n’empêche pas que nous sommes toujours considérés comme des prisonniers de droit commun pour des fautes dont nous ne sommes pas responsables. Je sais très bien qu’à Madrid le groupe de Sobron jouit d’une très mauvaise réputation, mais on ne peut se permettre de juger un groupe aussi important sur les faits et gestes de quelques mauvais individus qui – et c’est un comble – étaient déjà partis lors du départ régulier ou se sont évadés.
Vous comprendrez aisément, Monsieur l’Ambassadeur, qu’une sourde révolte gronde contre l’injustice de ce dernier départ, en tenant compte qu’il y a encore à Sobron des Français arrivés en décembre et janvier derniers. La presque totalité des Français arrivés en Espagne avait un idéal élevé : celui de SERVIR et de RELEVER leur patrie en se battant héroïquement contre « NOS » ennemis ; cet idéal n’a pas changé ; au contraire, il est raffermi et consolidé par toutes ces souffrances que nous endurons, et notre plus grand désir à tous est de partir rapidement pour l’Afrique afin d’être dirigés ensuite vers les différents fronts de combat.
Je suis persuadé, Monsieur l’Ambassadeur, que vous ferez l’impossible pour permettre la réalisation de notre désir. Je téléphone immédiatement à votre subordonné de Bilbao lui demandant de venir à Sobron afin d’établir un rapport servant de preuve à ce que j’avance. Comptant sur la Victoire des Alliés et sur la promptitude des représentants des U.S.A. pour faire à des Français ce que d’autres Français n’ont pas fait, je vous remercie sincèrement et, gardant une confiance inébranlable en vous, je vous prie d’agréer, Monsieur l’Ambassadeur, l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués
Signé Gaston BERTRANET.
(…) J’ai été libéré le 2 novembre 1943 avec tout mon groupe, puis conduit sous escorte à Madrid, et enfin à Malaga, avant d’embarquer sur le « Gouverneur Général Lépine » pour Casablanca.
(…) Ma décision de rejoindre la F.L. était prise au lendemain de l’Appel du Général de Gaulle, mais j’ai du attendre d’avoir 18 ans pour m’engager – elle a donc été mûrement réfléchie.
Elle a aussi été soutenue d’emblée par ma famille tout entière malgré les perspectives de prise de risques et de longue séparation. Seuls, deux amis très proches étaient informés. Par ailleurs, le Supérieur de Saint-Joseph à qui j’avais fait part de mes projets, est intervenu pour me faciliter l’accès auprès des membres du réseau Escalier (PTT).
(…) Les raisons qui m’ont poussé à m’engager étaient exclusivement d’ordre patriotique.
(…) Les raisons qui m’ont fait également préférer les FFL, c’est que je n’ai jamais admis la façon dont les sergents recruteurs du Général Giraud orientaient les évadés de France par l’Espagne sur les quais de Casablanca, les impliquant ainsi dans une bataille d’influence bien loin de leur pensée profonde à ce moment là. Pour ma part, ayant choisi de m’engager dans la Marine de guerre, j’ai pu me passer de ces « intermédiaires commissionnés ».
J’ai donc rejoint l’Ecole Navale, récemment transférée d’Alger sur Casablanca.
(…) De cette manière, j’avais le sentiment de me battre « Pour l’indépendance de la France avec le Général de Gaulle ». C’était mon seul et unique objectif de combat.
(…) J’ai servi dans la Marine : Ecole Navale, embarquement sur les annexes FNFL Gérondia et Commandant Théodore Tissier, puis l’aviso escorteur Commandant Delage de la France Combattante.
(…) Je n’avais pas de formation militaire avant de m’engager. Je suis pourtant monté en grade : aspirant de Marine, le 15 avril 1944 ; Enseigne de vaisseau de 2ème Classe, le 15 octobre 1944, Enseigne de vaisseau de 1ère classe, le 15 octobre 1945. (puis dans la réserve : Lieutenant de Vaisseau pour terminer Capitaine de Corvette (H))
(…) J’ai donc participé aux escortes de convois de l’Atlantique, de la Méditerranée, de l’Adriatique, puis j’ai participé au débarquement de Provence à Cavlaire et à la libération de Toulon et de Marseille.
(…) Trois mois après la fin de la guerre, telle était l’échéance de mon engagement dans la Marine, le commandant Delage étant en opération, j’ai attendu qu’il touche le port d’Alger, le 21 décembre 1945, pour demander ma démobilisation avec le bénéfice d’une permission libérale prolongeant de 60 jours, le paiement de ma solde. je suis donc « rentré dans mes « foyers » la veille de Noël 1945 à Angoulême.
(…) Je fus accueilli avec fierté pour ce que j’avais accompli et qu’il me fallut raconter avec les plus grands détails. Avec aussi, la plus grande joie. Ma mère avait invité toute la famille proche et mis « les petits plats dans les grands ». Mon père ne disait rien mais me regardait au fond des yeux, profondément, comme si cet instant lui en rappelait un autre qu’il avait sans doute vécu en 1918.
Nos voisins sont venus partager notre joie. Je les ai trouvés tels que je les avais laissés en partant. Constatant bien notre absence, celle de mon frère et la mienne, se doutant bien de notre destination, ils n’avaient jamais osé poser des questions directes à mes parents. Tous m’invitèrent ensuite à venir chez eux ! La population d’Angoulême libérée par le maquis opérant sur la région, se consacrait à la fête de Noël !
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